Chapitre I
« Une fin de journée, commune à d’autres...un crépuscule d’automne, où l’océan battait le rivage à grand coups de ressac...les flots tumultueux élevaient des
montagnes d’écume lisse sous un ciel d’acier lourd de promesses, gardant jalousement l’horizon, comme une barrière entre le large et les terres. Et l’on entendait se perdre de loin en loin, dans
les dunes, l’écho des rouleaux salins s’écrasant sur la grève dans un fracas assourdissant...
Tranquillement assis sur une langue de sable que la marée ne recouvrait jamais, se tenait un vieil homme, paisible et immuable, comme moulé dans le décor. Il scrutait d’un air tendre et profond
ce qu’il appelait « sa huitième merveille du monde ». Il la faisait sienne comme un enfant jaloux, son regard embrassant l’immensité pour se l’approprier tout à fait. Et pour seuls témoins de
l’expression terrible qui tendait les traits burinés de son visage, les moutons d’écume irisant les flots : le désir intense de n’être plus cette carcasse recourbée éprise de liberté, seule envie
au creux d’une aboulie de tous les instants. C’est que, même vermoulu jusqu’à la moelle, le rafiot craque pour ses aventures passées. Contre vents et marées intérieurs, l’âme racornie pousse les
yeux vers le lointain, se réclame enfant de la mer.
Les rares passants ne tireraient pas le vieil homme de sa rêverie. Non loin de sa villégiature, un gamin batifolait avec un énorme chien noir et feu ; ils couraient, sautaient, riant et aboyant
sous la bienveillante attention des parents. Image idéale de la famille modèle…Cependant, combien d’années de chômage avaient épuisé le père au regard fatigué, quelles douleurs la mère avait-elle
souffert sans jamais perdre la face ? Autant de questions qui n’agitaient pas l’esprit du vieillard en cet instant. Nul n’aurait pu l’arracher à son rêve étrange ; il s’était perdu, vieille
gabare des temps anciens, sur les méandres de sa mélancolie. »
En arrivant sur la plage, je me suis dit que l’air marin me ferait le plus grand bien. Depuis plusieurs jours déjà, une migraine me serrait la tête
dans un étau, deux jours que je n’avais pas lâché mon crayon ! J’étais las, cette histoire qui n’avançait pas d’un pouce, et voilà que je m’embarquai pour un roman social ! Non, décidément,
l’heure n’était plus aux bons gros pavés que l’on commente dans les salons de Mme de La Mignardise, en compagnie du Marquis De La Double, et de je ne sais qui d’autre de bien pédant…Il me fallait
une source d’inspiration nouvelle, non plus de la poésie cornélienne ou du naturalisme de Balzac, non je devais trouver un style personnel, dans lequel j’exprimerai à l’envi ce que me dicterait
l’inspiration.
J’étais parti en laissant la maison grande ouverte ; à mon avis, rien ne devait risquer puisque je voyais la plage depuis chez moi, et puis le coin ne craignait pas beaucoup de toute façon.
J’avais pris un sandwich et une bouteille de limonade fraîche. Par chance – n’ayant pas mis le nez dehors de la journée- j’arrivai à marée haute. Je m’assis sur le sable, les yeux mi-clos par les
bourrasques de vent salin. Il devait être aux alentours de huit heures, un début de soirée estivale comme il y en a de belles en ce moment de l’année. Je me roulai une cigarette que j’allumai, à
la fois distrait et contemplatif. Il faisait bon. Je me mis à penser à Judith. Que pouvait-elle bien faire en ce moment ? « Je me demande à quelle heure les anges passent à table » pensais-je «
elle doit être en train de s’amuser dans un coin de paradis ». Machinalement, je pris le vide dans mes bras, et je serrai les poings très fort. Je l’entendais rire, elle était près de moi, et toi
tu resserrais un peu plus mon étreinte, ta joue contre la mienne…Je ressentis alors quelque chose d’étrange sur mon visage recouvert d’une barbe hirsute... des larmes ?!? Non, ce devait être le
vent qui me piquait les yeux, de toute façon je n’avais aucunement envie de m’apitoyer sur mon sort...puis je fus soudain rassuré, tu devais veiller sur elle en ce moment, qu’importaient les
anges alors ! J’ouvris les mains, elles étaient moites. Je les essuyai à mon pantalon, et pris mon sandwich. Le pain était rassis, depuis quelques temps, les aliments avaient un goût amer.
Je mâchais nonchalamment en regardant la mer, comme qui n’a rien d’autre à l’esprit que l’instinct de troupeau de ruminer en regardant passer le train. Déjà le soleil étalait ses rayons à la
surface de l’eau. Il était bien immergé, et ne restait de son imposante carcasse que sa tête qui éblouissait le crépuscule naissant. Oui, cet enfant de salaud partait chaque soir la tête haute,
en prenant soin de me reléguer à la cécité nocturne, et avec elle, il me larguait son bagage de turpitudes.
Il n’y avait rien que je n’aimât tout à fait, sauf peut-être celles qui, depuis la grande toile bleu marine, m’escortaient chaque soir de solitude. A mon âge, je n’attendais rien de la vie, du
moins plus grand chose, si ce n’est une rencontre hasardeuse qui bouleverserait mon existence pour au moins quelques instants. Croire au destin, au bonheur, à toutes ces futilités, ne
m’intéressait plus. Tout étant trop rationnel et morne dans ma vie, je me consacrais à l’évasion, et mes personnages reflétaient, du moins l’espérais-je, un rêve timide que je n’osais m’avouer
tout à fait.
Je me remis soudainement à repenser à mon vieil homme assis au bord de la mer « j’ai besoin de lui comme il a besoin de moi ». A présent, le crépuscule m’enveloppait tout à fait. Je distinguais
au loin la coque d’un chalutier dont l’ombre s’en était allée avec le soleil en cette nuit veuve de toute lune ; il se découpait sur l’horizon, voguant au gré de la brise. Pour un peu, j’aurais
cru au bonheur. Mais je me ressaisis. J’avais terminé mon sandwich, bu ma limonade, fumé une bonne partie de mon paquet de tabac et il faisait nuit noire…Avant de partir, je jetai un coup d’œil à
la grande toile : plus rien alors ne me retenait sur terre ; mais je savais au fond de moi que tu n’aurais pas voulu que j’en finisse. Les âmes suicidées ne retrouvent jamais l’étoile qui les
attend.