Mi-ombre, mi-lumière, se jouant des rayons du soleil couchant, elle tenait au bout de ses doigts de fée les rêves d’un monde en mal d’espoir. Elle
virevoltait en pirouettes gracieuses, ballerine d’un soir aux yeux du voyageur. Attendait-il son train ou cherchait-il le repos ? Nul ne sait. Le paysage ne se prêtait, il est vrai, qu’à
l’enchantement. L’astre penchant sur les rivages de l’horizon, le concert diurne des cigales, laissaient place au crépuscule bercé par les grillons. Et cependant que le voyageur s’asseyait au
pied d’un pin, la ballerine continuait sa danse langoureuse, de ses bras adorant tour à tour le ciel et la terre ; fût-elle possédée qu’elle n’aurait agi autrement, prise dans une envolée
diabolique, elle tourbillonnait sans cesse au rythme des flots que l’homme assis contemplait. Elle dansa toute la nuit, puis, au matin, elle laissa le voyageur épuisé sur la grève.
A peine réveillé, Yanni se mit sur son séant. Avait-il rêvé ? Qu’avait-il fait la veille ? Le soleil déjà haut dardait ses feux éblouissants sur la terre desséchée. « J’ai encore tant de
choses à faire aujourd’hui ! » se dit-il.
Yanni était archéologue. Il avait été envoyé en Grèce dans le cadre de son doctorat en histoire antique. Sa thèse était déjà bien entamée, mais il avait besoin d’illustrations pour agrémenter son
travail. Aujourd’hui, il irait voir les Cariatides, ces femmes soutenant la corniche de l’Erechthéion, un des temples de l’Acropole.
Il était peut-être onze heures lorsqu’il sortit de chez lui. Il habitait un petit appartement dans Plaka, le vieil Athènes, quartier situé au pied de l’Acropole. Il n’avait qu’à traverser
quelques pâtés de maisons, et emprunter le chemin ascendant vers le sanctuaire. Il tenait un sac dans lequel ballottaient contre ses jambes, à chaque pas, outre le nécessaire pour dessiner, un
sandwich, une Choriatiki Salata (« salade villageoise »), et une bouteille d’eau.
La radio avait annoncé une température avoisinant les 35°C dans la journée.
Il était déjà en sueur en arrivant devant les Cariatides. De nombreux touristes se pressaient sur les chemins caillouteux et immaculés.
Il sortit crayons, papier, et se mit au travail. Devant lui, ces muses de pierre antique semblaient danser. Il y était, le pays de ses rêves l’accueillait à bras ouverts, il était un peu son
enfant, il exultait. Chaque minute passée sur terre le ravissait au plus haut point. Il dessinait, concentré sur le moindre détail, attentif à la ligne des hanches, au drapé voilant le sein.
Elle semblait embrasée, plus vivante qu’un soleil, plus belle qu’une déesse, son corps se mouvant en de voluptueuses positions, on eut dit qu’elle faisait corps avec le désir. Le voyageur,
négligeant son appel, scrutait les flots, noyait son âme comme ce roi qui se jeta jadis dans la mer, croyant son fils disparu sur l’île de l’Homme Taureau , et qui lui donna son nom . La
ballerine déployait ses vertus, elle enlaçait le néant en de sensuelles courbes, seulement vêtue d’un voile de candeur. Elle semblait mourir d’envie de s’arracher à son terrible destin, elle
appelait le voyageur, perdu dans ses pensées. Elle le voulait pour elle, il était un peu son espoir, lui qui vibrait du sang de la terre qui l’accueillait. Le vent se mit à souffler, et le pin,
au pied duquel il rêvassait, frissonna de toute sa hauteur. Et soudain, il lui parut que l’air était brûlant, que le soleil l’accablait…
Yanni sursauta. Il regarda autour de lui, hébété. Il s’était assoupi. D’autres dessinateurs l’avaient rejoint. Il consulta sa montre : deux heures et demi. Il avait dormi vingt minutes. Il
n’avait pas faim, un goût amer dans la bouche, et une migraine serrait sa tête dans un étau. Il ramassa ses affaires et rentra chez lui ; il continuerait son travail un autre jour. Pour l’heure,
il se sentait beaucoup trop fatigué pour continuer.
Les rues ombragées de Plaka le rafraîchirent légèrement. Il aimait ce quartier, les commerçants enjoués, les hommes bavardant à la terrasse d’une taverne avec le patron parlant au hasard grec,
anglais ou espagnol et cherchant à communiquer avec le touriste, quitte à payer une tournée de plus.
Yanni jeta son sac dans l’entrée de son appartement, se dirigea vers le balcon et ouvrit les fenêtres. Il avait toujours une limonade au réfrigérateur. Il ôta sa chemise, son pantalon
qu’il jeta négligemment sur le sol. Il sortit en caleçon, s’assit à la table disposée sur la petite terrasse ; d’où il était, personne ne voyait sa tenue mais il pouvait savourer tout à loisir le
spectacle qu’offrait la ruelle en effervescence. Il aimait vraiment cette ambiance chaleureuse. La limonade le rafraîchit quelque peu ; il n’y avait pas un souffle de vent. La Grèce ardente
brûlait depuis des millénaires, et bien qu’il ne connut des anciens que le verbe, il partageait avec eux la même chaleur qui les accablait autrefois.