Mercredi 19 septembre 2007

 Mi-ombre, mi-lumière, se jouant des rayons du soleil couchant, elle tenait au bout de ses doigts de fée les rêves d’un monde en mal d’espoir. Elle virevoltait en pirouettes gracieuses, ballerine d’un soir aux yeux du voyageur. Attendait-il son train ou cherchait-il le repos ? Nul ne sait. Le paysage ne se prêtait, il est vrai, qu’à l’enchantement. L’astre penchant sur les rivages de l’horizon, le concert diurne des cigales, laissaient place au crépuscule bercé par les grillons. Et cependant que le voyageur s’asseyait au pied d’un pin, la ballerine continuait sa danse langoureuse, de ses bras adorant tour à tour le ciel et la terre ; fût-elle possédée qu’elle n’aurait agi autrement, prise dans une envolée diabolique, elle tourbillonnait sans cesse au rythme des flots que l’homme assis contemplait. Elle dansa toute la nuit, puis, au matin, elle laissa le voyageur épuisé sur la grève.
 A peine réveillé, Yanni se mit sur son séant. Avait-il rêvé ? Qu’avait-il fait la veille ? Le soleil déjà haut dardait ses feux éblouissants sur la terre desséchée. « J’ai encore tant de choses à faire aujourd’hui ! » se dit-il.
Yanni était archéologue. Il avait été envoyé en Grèce dans le cadre de son doctorat en histoire antique. Sa thèse était déjà bien entamée, mais il avait besoin d’illustrations pour agrémenter son travail. Aujourd’hui, il irait voir les Cariatides, ces femmes soutenant la corniche de l’Erechthéion, un des temples de l’Acropole.
 Il était peut-être onze heures lorsqu’il sortit de chez lui. Il habitait un petit appartement dans Plaka, le vieil Athènes, quartier situé au pied de l’Acropole. Il n’avait qu’à traverser quelques pâtés de maisons, et emprunter le chemin ascendant vers le sanctuaire. Il tenait un sac dans lequel ballottaient contre ses jambes, à chaque pas, outre le nécessaire pour dessiner, un sandwich, une Choriatiki Salata  (« salade villageoise »), et une bouteille d’eau.
La radio avait annoncé une température avoisinant les 35°C dans la journée.
 Il était déjà en sueur en arrivant devant les Cariatides. De nombreux touristes se pressaient sur les chemins caillouteux et immaculés.
Il sortit crayons, papier, et se mit au travail. Devant lui, ces muses de pierre antique semblaient danser. Il y était, le pays de ses rêves l’accueillait à bras ouverts, il était un peu son enfant, il exultait. Chaque minute passée sur terre le ravissait au plus haut point. Il dessinait, concentré sur le moindre détail, attentif à la ligne des hanches, au drapé voilant le sein.
 Elle semblait embrasée, plus vivante qu’un soleil, plus belle qu’une déesse, son corps se mouvant en de voluptueuses positions, on eut dit qu’elle faisait corps avec le désir. Le voyageur, négligeant son appel, scrutait les flots, noyait son âme comme ce roi qui se jeta jadis dans la mer, croyant son fils disparu sur l’île de l’Homme Taureau , et qui lui donna son nom . La ballerine déployait ses vertus, elle enlaçait le néant en de sensuelles courbes, seulement vêtue d’un voile de candeur. Elle semblait mourir d’envie de s’arracher à son terrible destin, elle appelait le voyageur, perdu dans ses pensées. Elle le voulait pour elle, il était un peu son espoir, lui qui vibrait du sang de la terre qui l’accueillait. Le vent se mit à souffler, et le pin, au pied duquel il rêvassait, frissonna de toute sa hauteur. Et soudain, il lui parut que l’air était brûlant, que le soleil l’accablait…
 Yanni sursauta. Il regarda autour de lui, hébété. Il s’était assoupi. D’autres dessinateurs l’avaient rejoint. Il consulta sa montre : deux heures et demi. Il avait dormi vingt minutes. Il n’avait pas faim, un goût amer dans la bouche, et une migraine serrait sa tête dans un étau. Il ramassa ses affaires et rentra chez lui ; il continuerait son travail un autre jour. Pour l’heure, il se sentait beaucoup trop fatigué pour continuer.
Les rues ombragées de Plaka le rafraîchirent légèrement. Il aimait ce quartier, les commerçants enjoués, les hommes bavardant à la terrasse d’une taverne avec le patron parlant au hasard grec, anglais ou espagnol et cherchant à communiquer avec le touriste, quitte à payer une tournée de plus.
 Yanni jeta son sac dans l’entrée de son appartement, se dirigea vers le balcon et ouvrit les fenêtres. Il avait toujours une limonade  au réfrigérateur. Il ôta sa chemise, son pantalon qu’il jeta négligemment sur le sol. Il sortit en caleçon, s’assit à la table disposée sur la petite terrasse ; d’où il était, personne ne voyait sa tenue mais il pouvait savourer tout à loisir le spectacle qu’offrait la ruelle en effervescence. Il aimait vraiment cette ambiance chaleureuse. La limonade le rafraîchit quelque peu ; il n’y avait pas un souffle de vent. La Grèce ardente brûlait depuis des millénaires, et bien qu’il ne connut des anciens que le verbe, il partageait avec eux la même chaleur qui les accablait autrefois.

par Steve Damien
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Mercredi 19 septembre 2007

Froide et pluvieuse, la rue… pour peu que le vent s’y engouffre et glace les os d’une vieille carcasse de porc qui achève de pourrir dans le caniveau. Ca pue. La charogne en putréfaction, la mouche à merde, l’homme mal lavé. Ca sent le fond de bouteille que l’on s’envoie dans le gosier pour finir la soirée « Un p’tit dernier pour la route ! » ; le fond de piquette qui achèvera un foie, démolira une haleine. Ca pue le vagin flottant dans des vapeurs de souillure, sous des robes légères tâchées d’huile. Ca sent la femme dominée et l’homme avili.

Parfois, une bourrasque fait chavirer ces relents, tout droit venue de la mer, avec tout ce qu’elle a d’embruns, de sel et d’infini. Pourtant, les odeurs reprennent vite leur place, et les hommes de baiser sous des portes cochères, la bouteille à la main, l’autre tenant la cuisse, claquant la fesse ou le sein avant de jeter quelque maudite piastre rouillée, en s’essuyant d’un revers de manche le filet de salive et de vin qui suinte au coin des lèvres.

Et ça crache des flots de sang chargé de tuberculose, ça entretient les germes grouillant au sol contre lequel on pose sa face le soir, épuisé d’avoir tant vécu. L’atmosphère est lourde, chargée de miasmes et de rancœur dans laquelle on se croise, porté par la courant de l’habitude, traînant son ballot, gerbant dans le noir, ou bien encore relevant sa jupe sur un sexe en manque d’amour…

Depuis quelques années, Hans parcourt le vieux quartier comme un aveugle. Sans plus ouvrir les yeux, il reconnaît chaque recoin, carton pour dormir ou simple trou à pisse, troquet pour ivrognes et hôtels de passe. Pour mieux dire, il est populaire. Tout le monde connaît sa gueule cassée, son air malade ses dents chiquées. Mais il inspire le respect, car pour les autres, Hans est le « patron ».

par Steve Damien
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