Mercredi 19 septembre 2007

Chapitre I : L’Ingénue


Les cheveux volent au vent. Le visage ingénu de l'enfant semble de marbre. Mat comme un miroir sans teint, derrière lequel s'agite un flot de pensées. On pourrait presque voir se refléter les images ternies d'une existence sans but. Une mèche d'un blond clair et pur s'amuse sur une joue rosie par la brise matinale. Le regard est doux, évoquant ces grands glaciers bleutés, là-haut, bien loin d'ici, dans le nord polaire. Les lèvres sont rouges, pleines, tranchant avec violence sur le visage émacié. De petites rougeurs jouent à cache-cache sur les pommettes innocentes.
Le vent souffle toujours. Autour de l'enfant, de folles herbes sauvages battent le sable, fouettent l'air, sifflant, hurlant dans l'espoir de couvrir le grondement des vagues qui, tout près, s'écrasent sur les énormes rochers graniteux entreposés là depuis des centaines de milliers d'années peut-être. Les embruns laissent sur sa peau douce un goût de sel ; elle rentrera tout à l'heure chez elle, et de cette évasion marine naîtront les reproches de sa famille, qui la croit bien sage, bien appliquée à l'école. Mais qu'importe ! Ce ne sera pas la première fois -ni la dernière -qu'elle se taira, qu'elle écoutera les sermons, les promesses de représailles. Comme à chaque fois, les voix se mélangeront, les son ne seront plus pour elle qu'un brouhaha qui provoquera un rictus narquois qui lui vaudra une paire de gifles. Elle ne pleurera pas. De toute façon, elle ne pleure jamais. Depuis l'âge de raison, elle a compris que pleurer c'est montrer de sa faiblesse, et qu'elle ne doit jamais sortir. Tout doit rester au fond, au fond, au fond...

 Le moment est privilégié. L'enfant s'imagine, chez ses grands-parents, autrefois, cette maison de bord de mer et cette vie douce et lente s'écoulant comme un ruisseau d'or au travers d'une forêt de bonheur. L'odeur du pain grillé, du beurre salé sur ses tartines, du café chaud, des baisers doux d'une femme aimante, du sourire franc d'un homme bon. Un jardin immense, à perte de vue, des cultures, de grandes herbes moutonneuses arrosées d'embruns...
Les souvenirs affleurent la surface de son esprit, en vrac, s'accumulant dans la folie générale, déraisonnable, inéluctable et puis tout est passé si vite, le temps à filé entre ses doigts comme le sable de cette plage abandonnée dans un coin de sa conscience. Image sempiternelle, habituelle, mâchée et ressassée que celle du sablier poussiéreux dans un grenier à blé désaffecté. Plus rien n'a de sens sur cette planète... plus rien. L'intérêt n'est plus en ces petites choses qui faisaient de la vie quotidienne un paradis, un petit « marché aux plaisirs » où l'on se promène l'esprit clair et l'âme pure. Les sombres présages de la réalité couvrent maintenant la raison comme les nuées épaisses bouchent le ciel, l'horizon, après une de ces éruptions violentes d'un volcan en pleine force, bouche ouverte de la Terre criant son émotion trop longtemps contenue. Et, oiseaux de mauvais augure suivant le courant, les corbillards de l'angoisse tranchant avec impudence les planisphères de la raison.

 Mais qu'importe à présent ! L'enfant ne sait plus. Ces réflexions ne sont pas celles d'une petite nature en pleine crise identitaire. Trop tôt pour mûrir, pour comprendre, imaginer - trop tôt pour envisager, vouloir, projeter. Trop tôt pour savoir qui on est, vraiment... Alors, quand la réflexion seule ne suffit plus à aider, lorsque l'esprit se retrouve face à un mur de béton, quand il n'y a plus rien à faire, il suffit qu'un être entre dans votre vie pour que tout prenne un sens, pour que l'on puisse enfin supporter sans rien dire tous les reproches, les utilisant comme des solutions à des problèmes apparemment insolubles.
Depuis quelque temps déjà, l'enfant sentait qu’un événement allait se produire dans sa vie, qu'un changement était inéluctable, comme indispensable à son équilibre. Alors que, sous les coups de sa mère, elle regardait fixement devant elle, ignorant la douleur, elle imaginait au fond d'elle la venue d'une puissance, elle sentait de la chaleur se répandre dans son coeur et une lueur poindre à l'aube de ses espérances, comme une main tendue, tout droit sorti du néant. Une main qu'il fallait saisir vite, avant qu'elle ne s'en aille vers l'inconnu d’où elle était venue. Plus le temps passait, plus la main devenait imposante, plus l'aura qui l'entourait se faisait pressant, et la lumière naissant au plus profond de son être illuminait de jour en jour son regard sur le monde.

 Les nuages, dans le ciel, se faisaient la course, dessinaient des êtres et des choses tous plus fantasques les uns que les autres qui se reflétaient avec grâce dans l'onde claire d'un regard vide. De temps à autre, une flèche décochée de nulle part zébrait l'immensité dans un sifflement rauque, prompte à s'arrêter puis, sans crier gare, tourner en cercles larges et parfaits, se rapprochant peu à peu du sol pour fondre sur l'innocente victime inattentive et seulement préoccupé par son petit monde. D'ailleurs, ce petit monde se mouvait simplement, dans l'ordre le plus idiot qui soit, sans espoir ni ambition, sans que personne pour autant ne perde l'équilibre ; comme si tout ne faisaient qu'un, une grande chaîne solide enroulée autour d'un bâton, maître à penser de l'espèce vivante. Les couleurs vives de ce décor sans nom contrastaient violemment avec l'esprit ténébreux de l'enfant. Alors que tout autour d'elle évoquait l'harmonie, tout son être semblait en proie aux transes, et son corps vibrait de la même force que le coeur de l'océan, où le ciel se miroitait. Précipitée dans le chaos de son for intérieur, l'enfant ne sentait plus rien, ne voyait plus rien, n'entendait pas même l'appel désespéré d'un subconscient en mal d'assurance. En elle, il pleuvait, et le soleil environnant se jouait dans les mille gouttelettes qui glissaient sur les bords de sa conscience, donnant naissance à un arc-en-ciel sans limite. Le soleil, visiteur du palais des glaces brisées au coeur de l'enfant, n'engendrait qu'un florilège de couleurs certes illimité, mais sans port d'attache, et les rares pensées qui osaient s'y jeter pour entamer d'intenses dégringolades, se trouvaient prises au piège d'un flot de vertige. Ainsi le vent, zéphyr ailé promenant sur le monde sa carlingue imposante, trouva sur une litière d'herbes folles une enfant aux traits violemment doux, perdue dans son délire, comme évanouie un peu par habitude pour échapper à la réalité. Il trouva une enfant démunie, dont le visage laissait dire tant de choses malgré le mutisme derrière lequel elle s'était cloîtrée.

Enfin, comme un parent un peu gauche se prenant d'affection pour l'être cher, le vent, zéphyr ailé au coeur tendre, fit perler sous la paupière close une larme orpheline.

par Steve Damien
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